Dossier thématique IA25001590 | Réalisé par
Poupard Laurent (Rédacteur)
Poupard Laurent

Poupard, Laurent. Chercheur au service Inventaire et Patrimoine de la Région Bourgogne-Franche-Comté, 1987-

Cliquez pour effectuer une recherche sur cette personne.
  • patrimoine industriel, patrimoine industriel du Doubs
les fabriques d'outils d'horlogerie aux Gras
Auteur
Copyright
  • (c) Région Bourgogne-Franche-Comté, Inventaire du patrimoine

Dossier non géolocalisé

Localisation

Le travail du métal est pratiqué aux Gras depuis le tout début du 16e siècle au moins, avec la création d’ateliers de chaudronnerie (cuivre) et de fabriques de faux (acier). Modestes, ces établissements exploitent le moindre cours d’eau : en 1812 par exemple, la taillanderie Bobillier du Dessus de la Fin ne fonctionne que quatre mois par an, le ruisseau qui l’anime étant principalement alimenté par la fonte des neiges. En 1823, elle emploie 11 personnes tandis que la chaudronnerie voisine, aux Saules, également tenue par des Bobillier, en compte 54 : une vingtaine sur place et le reste s’occupant de finition à domicile. En 1836, les 36 artisans taillandiers recensés représentent tout de même le quart des artisans de la commune. Cette industrie disparaît après le traité de libre-échange de 1860 tandis que la chaudronnerie décline doucement pour s’arrêter au cours des décennies 1880-1890. Toutes deux auront eu le mérite d’implanter durablement aux Gras le travail de l’acier et du cuivre (ou du laiton), matériaux de base pour l’horlogerie et le petit outillage pour les horlogers.

Dans un courrier du 16 août 1833, le maire argumente en faveur d’une nouvelle industrie : la fabrication des outils d’horlogerie. Il écrit : « Notre commune étant située sur un sol assez aride, couvert de neige environ six mois de l’année, produisant avec peine de quoi entretenir la moitié des habitants - lesquels ne sont occupés que le tiers de l’année à l’agriculture - en favorisant cette industrie naissante, on occupera le laboureur à ses moments de loisirs, on l’arrachera à la contrebande et à la misère » (cité par Vegliante).

En effet, si quelques horlogers sont signalés au 18e siècle (des Dupommier et des Gauthier notamment), l’horlogerie est peu présente au siècle suivant. De rares entreprises familiales produisent des fournitures pour la fabrication des montres, la plus dynamique étant celle de Joseph Baron (vers 1771-1850), père de Philimin, d’Elie et d’Aubin, également signalés fabricants. Joseph s’établit en 1837 et débute la production des roues d’échappement avec une machine de son invention. En 1839, il fabrique « 13 douzaines de roues à cylindre et à ancre par semaine et 276 douzaines par an ». Son atelier, qui comporte en 1844 « une machine à tailler, un balancier à découper et une forge », sera repris par l’un de ses descendants.

De fait, la commune se spécialise assez tôt (dès 1800 ? en tous cas avant 1822) dans la tournerie sur métal et sur bois pour fabriquer des outils pour les horlogers. Officiellement, cette production est introduite en 1834 par L. Garnache qui, après avoir fait son apprentissage en Suisse, revient aux Gras où il forme des membres de sa famille et d’autres personnes : c’est du moins le sens du courrier du maire en 1833 et ce que Garnache lui-même met en avant en 1842 dans une demande d’indemnité adressée au gouvernement.

Ce L. Garnache est certainement Lucien Garnache-Barthod (1811- ?), fils de Claude François dit le Sergent et frère des tourneurs sur métaux Juvénal et Isidore, tous installé aux Seignes (où l'on trouvera aussi un Garnache-Pape habitant une grosse ferme - aujourd'hui détruite - surnommée le « Vatican »). En 1839, il a sept ouvriers en atelier et 10 à 12 à domicile qui « travaillent à leur particulier, font ce qu’il leur demande et de la manière qu’il leur indique ». Au cours de la décennie suivante, il est établisseur : « Pour procurer des débouchés aux produits de tant d’industriels [ils sont environ 150 à cette époque], l’exposant leur fournit en majeure partie toutes les matières premières qu’il tire de France et achète ensuite leurs outils fabriqués qu’il expédie aux nombreuses maisons qu’il connaît en France, en Angleterre et en Suisse » (cité par Daveau). En fait un autre Garnache, François Augustin Ferdinand Garnache-Creuillot (né en 1799), maire des Gras en 1832 (domicilié aux 5 et 6 place de la Libération), est signalé comme fabricant d'outillage dès 1823 : à cette date, il emploie quatre ouvriers pour fabriquer, avec 400 kg de cuivre, "200 douzaines de chalumeaux de divers numéros, 150 [douzaines de] compas d'épaisseurs dits 8 de chiffres à alidade ou arc régulateur, 10 [douzaines de] porte verres, 30 [douzaines d'] outils à river, etc. et différens autres outils suivant les demandes".

Cette nouvelle activité connaît rapidement le succès, dans une zone en expansion (693 habitants en 1800, 831 en 1831 et 905 vingt ans plus tard) et avec un marché horloger demandeur. Il y a cinq fabriques en 1834 et plus d’une centaine d’ouvriers en 1841, 20 établissements en 1845, chacun spécialisé dans un type d’outils, au premier rang desquels les tournevis et les tours d’horloger (tours à pivoter, etc.). L’Annuaire du Doubs donne des informations sur les ateliers en 1843-1844 : il en dénombre 16, dont quatre occupent une personne seulement (Cyprien Garnache, Cyprien Grandvoinet, Claude François Voynet et Raymond Dornier), avec un équipement extrêmement réduit (un tour et un étau), et trois emploient plus de 10 personnes, avec un matériel plus conséquent : les fabricants d’outils Gauthier (11 ouvriers avec 11 étaux, 8 tours, un outil à tailler, une forge et un four) et F. J. Gloriod (10 ouvriers avec 10 étaux, 6 tours et 2 forges), et le fabricant d’équarrissoirs Louis Serant (10 ouvriers, 10 étaux et une petite forge), qui a créé son entreprise en 1839 à Villers-le-Lac et l’a (pour des raisons fiscales) transférée aux Gras en 1843. Pour sa part, la veuve Garnache-Barthod produit des outils avec quatre personnes, une machine à tailler les roues, quatre tours et une petite forge.

Cette augmentation du nombre d’atelier est toutefois, sous la monarchie de Juillet, sévèrement contrôlée par l’administration des douanes qui craint la contrebande avec la Suisse. A juste raison : si l’introduction en France de montres finies est interdite de l’an V à 1834, afin de protéger la Fabrique bisontine, symétriquement la contrebande est alors quasiment institutionnalisée côté Suisse. Il faut donc éviter l’ouverture d’ateliers dans le « rayon des douanes », soit une bande de 7 km au long de la frontière. Avec une exception si la clientèle de l’atelier est exclusivement suisse ; ainsi par exemple, l’administration défend à Garnache-Barthod l’accès au marché français : « en 1834, M. Garnache envoie toute sa production en Suisse, n’étant pas autorisé à l’expédier vers l’intérieur ».

Elle change de politique au cours de la décennie qui suit et, ouvrant le marché intérieur, soumet à autorisation la création des ateliers. Autorisation ainsi conditionnée : ouverture au bureau de douane le plus proche d’un compte pour l’introduction des matières premières et l’expédition des produits finis, stockage « dans un seul et même local » des matières premières et des outils en cours de confection ou achevés, justification des déchets, limitation éventuelle de la fabrication aux petits outils à l’exception de ceux dits de précision, expédition des « gros instruments de précision qu’autant que ces instruments porteront la marque du fondeur français », emploi uniquement des membres de la famille, contrôles permanents des douanes…

En 1845, si elle autorise Garnache à maintenir son atelier aux Seignes, c’est uniquement pour les « menus outils d’horlogerie » à l’exclusion « de ceux dits de précision » : « Mr le directeur des douanes a été d’avis à ce sujet qu’il convient d’éloigner, autant que possible, de la frontière les nouveaux établissements et de les concentrer au village-même des Gras, où les moyens de surveillance sont plus faciles et plus efficaces » (cité par Vegliante). Assouplies, ces mesures seront encore en vigueur dans les dernières années du 19e siècle. Elles vont contribuer à la multiplication des petits ateliers familiaux ; aussi, par exemple, Louis Valangin, négociant à Morteau, emploie-t-il 45 artisans indépendants en 1844.

Travail à domicile, suivant un calendrier qui peut être saisonnier, nécessitant peu de moyens (matériels et financiers), avec des matières premières aisément disponibles (des fonderies existent au village), d’un poids et d’un volume réduits, produits tout aussi légers et peu volumineux…, tout concourt à ce que la fabrication des outils puisse être pratiquée par les paysans dans leur ferme. D’autant que ces derniers sont ouvriers paysans lorsque l’industrie est active, paysans ouvriers lorsque les circonstances sont plus difficiles. Toutefois, les gains rapides permis par cette spécialisation lui permettront à terme de s’imposer au détriment de l’agriculture.

Si la commune compte 16 fabriques d’outils d’horlogerie en 1850, à la fin de la décennie un livre de compte attribué à Philippe Cressier, fondeur au Dessus de la Fin, mentionne pas moins de 108 personnes produisant : tours, burins fixes, pinces (à morille - pour serrer des outils - ou non), fraises, forets, poinçons, pignons, lapidaires, filières, chalumeaux, estrapades, calibres, compas, équilibres, huit-chiffres, potences, cuivrots, poulies, brucelles, bocfils, porte-carrés, porte-verres, perce-droits, mains à remonter, tournevis, machines, outils et manches en tous genres, etc. En 1860, il y a 26 fabricants d’outils et 300 ouvriers (dont un grand nombre à domicile, dans les fermes ou au village), auxquels s’ajoutent 13 fabricants d’échappement (21 ouvriers) et un fabricant d’ébauches et de roues de cylindre (Baron, 11 ouvriers) ; ces productions dégagent un produit total annuel de 22 000 F pour ce dernier et de 200 000 F pour les autres. En 1882, ils sont 123 fabricants et 623 ouvriers mais l’année d’après, suite à une crise de surproduction, plus que 95 fabricants et 257 ouvriers, auxquels s’ajoutent deux établissements pour les fournitures d’horlogerie (17 ouvriers).

Comme toujours les décomptes sont très fluctuants : les travailleurs à domicile sont-ils tous dénombrés d’une fois sur l’autre (notamment les femmes et les enfants) ? Sont-ils comptés comme ouvriers ou comme paysans ? En tous cas, les métiers les plus fréquemment mentionnés en avançant dans le siècle sont mécanicien et tourneur sur métaux. Ainsi, en 1861, alors que l’agriculture occupe 12,3 % de la population des Gras (1 015 habitants), l’artisanat en réunit déjà quasiment 25 %. Au sein de cette catégorie, la progression est frappante : d’après les listes de recensement, « la fabrication des outils d’horlogerie occupe 32,4 % des artisans en 1836, 51,3 % en 1851 et 76,6 % en 1911 » (Vegliante). La part de l’agriculture diminue tandis que celle des fabricants d’outils ne cesse d’augmenter. Fort nombreux sont ceux qui produisent de l’outillage et dans ce milieu rural où l’on ne va pas chercher son conjoint bien loin, chacun est apparenté à un ou plusieurs de ces artisans (les dossiers établis lors de l’inventaire du patrimoine industriel rendent compte de ce réseau de parenté touffu). Chaque ferme et chaque maison, ou presque, accueillent un voire plusieurs ateliers et les hameaux sont des « centres industriels » au même titre que le village : les Epaisses, le Grand Mont, les Seignes, les Cerneux, le Nid du Fol, les Saules, les Jean-Jacquot… Cette activité permet de limiter le dépeuplement qui s’opère au profit de Morteau : après un pic de 1 070 habitants en 1876, il n’y a plus que 859 personnes en 1901 et 797 en 1921 (soit à peine moins qu’en 2014 : 807).

1900 est une date importante pour l’industrie aux Gras : cette année-là, l’électricité fournie par la Suisse dessert les Seignes (au plus près de la frontière) puis le village. Les ateliers vont pouvoir se développer et se mécaniser. Si l’affaire créée vers 1898 au moulin du Bas par Ernest Fournier, Armand Dornier et Louis Garnache-Chiquet emploie une quinzaine de personnes au début du 20e siècle, elle le doit certainement au fait d’avoir disposé d’une turbine hydraulique. Par contre, celle fondée en 1876 dans une ferme aux 10-12 Grande Rue par Elie Cairey-Remonay utilise un moteur électrique dès 1902 et, reprise par son fils Joseph qui agrandit le bâtiment, compte une dizaine de personnes peu avant la Grande Guerre. Les autres affaires sont plus modestes. Au village même, Abel Feuvrier, fabricant de machines à arrondir et tours pour horlogers, fait bâtir vers 1900 une nouvelle fonderie à côté de son atelier (20-22 Grande Rue) tandis qu’Ulysse Mesnier fait reconstruire en 1907-1908 la fonderie paternelle du moulin du Haut (4-6 rue du Moulin).

Les annuaires professionnels mentionnent 2 négociants et 61 artisans en 1908 (dont 10 au Grand Mont, 8 aux Seignes et 6 aux Saules) ; ils sont 57 en 1913 (6 au Grand Mont, 7 aux Seignes et 4 aux Saules), d’autres sources en signalant 71 à cette date. En 1911, les tourneries sur métal sont au nombre de 99 et emploient 170 ouvriers. Après la Première Guerre mondiale, 35 établissements sont mis en avant en 1923 dans un numéro spécial de L’Illustration économique et financière consacré au Doubs.

La multiplication des ateliers s’accompagne d’une diversification de la production, qui touche d’autres domaines (apiculture, miroiterie, médical, bijouterie, etc.). Rares cependant sont ceux qui exploitent une marque personnelle : la plupart des outils sont vendus sans marque, le négociant ou le grossiste inscrivant la sienne. La commercialisation s’effectue soit en direct, chaque artisan ayant son propre réseau plus ou moins développé, soit par l’intermédiaire de l’un des négociants locaux, qui regroupent les produits et les envoient dans le monde entier. Ces derniers sont d’ailleurs souvent d’anciens fabricants : ainsi par exemple Louis Tisserand (1875-1941), établi vers 1913 au 18 Grande Rue, ou Léon André (1875-1959), installé vers 1930 au 3 rue de Pontarlier. Au premier succèderont son gendre Georges Vernier (1905-1988), en 1946, puis les deux gendres de Vernier, Guy Petitjean et Guy Balanche. De fait, la renommée des Gras est mondiale et l’on raconte l’étonnement de cet Américain venu visiter ses fournisseurs et qui, au vu de leur nombre, s’attendait à arriver dans une grande ville !

Au milieu du 20e siècle, le nombre des fabriques se maintient autour d’une trentaine à une quarantaine, la plupart de taille modeste : l'atelier est souvent encore équipé de machines animées par des transmissions au plafond, avec une multitude de poulies et de courroies, le tout entraîné par un unique moteur électrique. Une seule a acquis une stature indéniablement industrielle : celle de la famille Amyot. Etabli à la toute fin du 19e siècle dans une ferme des Jean-Jacquot (24 rue les Jean-Jacquot), cultivateur et mécanicien, Virgile Amyot (1854-1910) fabrique, seul, des tours à perche et des burins fixes pour les horlogers, qu’il vend à La Chaux-de-Fonds. Il s’installe (vers 1910 ?) au village, où ses quatre fils (Gustave, Jules, Maurice et Pierre) s'associent et acquièrent en 1919 la fonderie d’Ulysse Mesnier (au 4 rue du Moulin). La société Les Fils de Virgile Amyot se spécialise en 1920 dans la réalisation des mandrins de perceuse (sous la marque LFA) et fait bâtir en 1925 une usine, qui accueille une cinquantaine de personnes dans les années 1950.

Bien que très individualistes et excessivement secrets (on ne pénètre pas dans les ateliers), les fabricants ressentent le besoin de se regrouper pour commercialiser leurs produits. Ainsi, ils peuvent adhérer à l’Association des Fabricants d'Outils à Main, structure nationale dont les statuts prévoient la création le 1er janvier 1942 et l’organisation en 12 sections : lames de scies et scies emmanchées, lames de scies à métaux et montures, scies et outils montés, outils tranchants, clefs de serrage, outils et machines pour tubes et tuyaux, pinces et tenailles, limes, martellerie, petit outillage, outillage mécanique, outils et appareils domestiques. Plus récemment, dans les années 1960 ou 1970, est fondée l’Union comtoise d’Outillage à main (Ucom), à l’origine d’un catalogue présentant les différents outils fabriqués par ses adhérents. C’est que le marché, déjà très concurrentiel, se réduit encore avec l’évolution de la technique horlogère et les difficultés rencontrées par l’horlogerie. Vient alors le temps de la reconversion (en entreprise de décolletage généraliste) et de la sous-traitance (pour Peugeot par exemple).

Les entreprises sont moins d’une vingtaine en 1978, sept seulement dix ans plus tard. Pour se développer, la plupart est obligée de quitter la commune, trop enclavée et confinée. Ce fut le cas dès 1935 environ de la société Louis Garnache-Chiquet et Fils, occupant le moulin du Bas et délocalisée à Arbois ; c’est le cas vers 1972 de la société Baron (une dizaine de personnes dans les années 1960), que Camille et Georges Baron transfèrent de la rue de l’Helvétie à Grand’Combe-Châteleu. Même chose pour la société Amyot, déplacée en 1973 à Pontarlier (où elle disparaîtra en 2016) ; son usine est reprise, de 1976 à 1993 environ, par une unité de montage de freins pour automobile de la FEG (Furia et Gancel, future division Allied Automotive de Bendix), occupant 60 à 100 ouvriers (le bâtiment sera détruit un incendie en 1998). De même pour la société Grandidier, transférée en 1993 de son lieu d’origine (l’atelier d’Ernest Ruffion au 3 Grande Rue, où sept ou huit personnes travaillaient dans les années 1960) dans un bâtiment de Grand’Combe-Châteleu construit pour un autre mécanicien des Gras, Hubert Drezet. Dernier avatar : la société Moyse Outillage, issue de l’affaire créée par Jules Moyse (qui s’installe rue des Jardins en 1912), quitte Les Gras pour le Russey fin 2015.

De fait, la seule affaire subsistant en 2017 aux Gras est la maison Georges Vernier, entreprise de négoce exploitée par Christophe Petitjean.

  • Période(s)
    • Principale : 3e quart 16e siècle, 1er quart 17e siècle, 3e quart 17e siècle, 4e quart 17e siècle, 18e siècle, 3e quart 18e siècle, 4e quart 18e siècle, 1er quart 19e siècle, 2e quart 19e siècle, 3e quart 19e siècle, 4e quart 19e siècle, 1er quart 20e siècle, 2e quart 20e siècle, 3e quart 20e siècle

De nos jours encore, la commune des Gras a conservé son aspect rural et l’on peut facilement, au bourg même, identifier les anciennes exploitations agricoles. Parmi celles étudiées, quatre peuvent dater du 17e siècle et une dizaine du 18e. Les bâtiments ont généralement des murs en moellons calcaires enduits et un toit à longs pans et couverture de tuiles mécaniques. Les fermes présentent encore assez fréquemment un essentage de planches en partie haute des élévations, formant lambrichure en façade, avec ou sans rang pendu (encorbellement). Un grand nombre a conservé son tué (grande cheminée).

De fait, la production des outils s’est développée dans ces fermes à tué et il est symptomatique que sur les 54 dossiers établis sur des fabriques par l’Inventaire, près de la moitié (25) concerne ce type de bâtiment. La France horlogère en donne une vision bucolique en 1906 : « Dans les chaumières les plus humbles, dans les fermes luxueuses comme dans les usines, il n'est pas d’intérieur qui ne soit occupé à la fabrication des petits outils. Et c'est un spectacle vraiment édifiant que de visiter ces ateliers où des familles entières travaillent côte à côte, courbées sous le même labeur. » Parfois, plusieurs familles oeuvrent sous le même toit, voire des artisans qui n’ont pas forcément de lien de parenté : la ferme de Claude François Garnache-Barthod dit le Sergent (1769-1830), rebâtie en 1810 aux Seignes (60 rue les Seignes), accueillera dans la deuxième moitié du 19e siècle ou au siècle suivant jusqu'à six locataires, ouvriers horlogers travaillant notamment pour la Suisse.

L’atelier prend place à l’étage, dans une chambre haute largement éclairée, ce dont rend compte L’Illustration économique et financière de 1923 : « A part quelques ateliers comprenant une vingtaine d’ouvriers et ouvrières, on peut voir sur la façade de chaque maison cinq à six fenêtres contiguës : c’est derrière que se trouve l’atelier de famille. » La pièce n’est pas très grande : les machines du tourneur sur métaux (on parlerait maintenant de décolleteur) se fixent tout d’abord à l’établi puis, un peu plus grosses et automatisées, ont un encombrement qui reste raisonnable, en partie conditionné par la longueur des barres métalliques travaillées. Ce qui ne dispense pas de profiter au maximum de l’espace, déjà largement occupé par ces transmissions où s’entrecroisent les courroies. Lorsque la ferme doit être agrandie, notamment pour la création ou l’extension de l’atelier, elle l’est par l’ajout de travées dans la largeur avec soit un déplacement du faîtage comme à celle de la Grande Raie, soit le rehaussement de l’un des murs gouttereaux transformé en mur pignon comme le fait vers 1910 Joseph Cairey-Remonay (1868-1924), qui occupe une dizaine de personnes dans sa partie de la ferme double des 10-12 Grande Rue.

Les ateliers colonisent les maisons (18 dossiers) aussi bien que les immeubles (3), dont l’existence rappelle l’importance locale du contingent douanier. Là également, ils prennent place à l’étage, gagnant en lumière et… en discrétion. Ces bâtiments datent de la deuxième moitié du 19e siècle (deux maisons du 3e quart, une autre et les trois immeubles du 4e quart) et de la première moitié du 20e siècle (trois du 1er quart et quatre du quart suivant).

Certains ateliers ont un bâtiment dédié. C’est une construction modeste, en rez-de-chaussée telle celles édifiées en 1948 au 8 rue du Moulin par Maurice Cressier (1919-2002) ou en 1957 rue de l’Helvétie par les frères Baron, Camille (1923-2010) et Georges (1927-2016). Elle peut être plus développée et dotée d’un étage carré comme les ateliers bâtis vers 1908 pour Louis Gloriod (1842-1912) aux Epaisses (6 rue les Epaisses), vers 1912 pour Louis Laithier (1864-1925) au 8 place de la Libération et du Souvenir français, et vers 1926 au 3 Grande Rue pour Ernest Ruffion (1878-1950).

Deux sites, créés à l’emplacement des anciens moulins, présentaient un aspect industriel : l’usine Garnache-Chiquet au moulin du Bas (11-15 Grande Rue) et celle - aujourd’hui détruite - des Fils de Virgile Amyot à celui du Haut (4-6 rue du Moulin). Plus récemment, vers 1965, la Sarl Moyse Outillage (issue de l’atelier de Jules Moyse) a édifié au 5 rue des Jardins une petite usine, aujourd’hui désaffectée.